Le Vieillard de la Mer

On est au VIIIᵉ siècle avant notre ère. Homère compose l'Odyssée. Et au chant IV, il raconte une histoire complètement folle.
La guerre de Troie est terminée. Dix ans de siège. Les Grecs ont gagné, Troie est en cendres. Tous les rois grecs rentrent chez eux. Parmi eux, Ménélas, le roi de Sparte. C'est son histoire, cette guerre. C'est sa femme, Hélène — la plus belle femme du monde, dit-on — qui a été enlevée (ou qui est partie, selon les versions) par Pâris, prince de Troie. C'est pour elle que mille navires ont traversé la mer. C'est pour elle que des dizaines de milliers d'hommes sont morts.
Ménélas a récupéré Hélène. Troie n'est plus qu'un champ de ruines. Il remonte sur son navire, direction Sparte, et il pense que le plus dur est derrière lui.
Il a tort.
Parce que le retour ne se passe pas comme prévu. Les dieux dispersent les flottes grecques. Ménélas erre pendant des années. Des années. Son navire est ballotté de tempête en accalmie, de côte en côte. Chypre. La Phénicie. La Libye. Il accumule des richesses au passage — il n'est pas à plaindre non plus — mais il n'arrive pas à rentrer chez lui. Et au bout de plusieurs années d'errance, il finit par arriver en Égypte, sur les rives du Nil.
(La tradition grecque ajoute un détail. Sur cette côte, son pilote, Canopos, meurt mordu par un serpent. Ménélas lui élève un tombeau ; une ville poussera autour et gardera son nom : Canope. Oui — l'une des trois villes englouties du prologue. Et c'est parce qu'on y adorait un dieu en forme de jarre à tête humaine que les premiers égyptologues ont baptisé « canopes » les vases des momies.)
C'est là qu'il commet son erreur.
Ménélas veut enfin repartir vers Sparte. Mais dans la précipitation du départ, il oublie de faire quelque chose d'essentiel : sacrifier aux dieux. C'est la règle. Avant tout grand voyage, tu fais une hécatombe — du grec hekaton, cent, et bous, bœuf : à la lettre, un sacrifice de cent bœufs. (Aujourd'hui encore, on parle d'« hécatombe » quand les victimes se comptent par dizaines : le mot sort tout droit de ces autels.) Tu brûles des bœufs sur l'autel, tu verses du vin, tu remercies Zeus, Poséidon, Athéna. Sinon ? Ils te le font payer.
Ménélas n'a rien fait de tout ça. Et les dieux sont rancuniers.
Il quitte les rives du Nil, prend la mer — et tout s'arrête. Les vents tombent. Son navire s'immobilise devant une petite île calcaire, au large — à une journée de navigation de la côte, dit Homère. Il n'arrive même pas à quitter l'Égypte. Il y reste bloqué vingt jours. Pas de vent. Plus de vivres. Ses hommes pêchent pour survivre, avec des hameçons de fortune. Le moral est au fond de l'eau.
et tu te demandes peut-être…Pourquoi il ne prend pas les rames ? Les navires grecs en avaient. Mais dans le monde d'Homère, quand les dieux te bloquent, tu es bloqué. Le calme plat n'est pas un problème météo — c'est un message divin. Ramer contre la volonté de Zeus, c'est comme cracher au ciel : tu ne vas nulle part, et tu risques pire. Ménélas le sent. Il sait que quelque chose de surnaturel le retient. Il ne sait juste pas quoi. Et personne ne viendra l'aider depuis la côte. Homère place cette île à une journée de navigation de l'Égypte — en réalité, la vraie île est à peine à un kilomètre du rivage. Mais on est dans un poème, pas dans un guide de navigation. Homère étire les distances pour créer l'isolement. Dans son récit, cette île est un rocher perdu au large, coupé du monde. Et dans la logique homérique, ce que les dieux ont bloqué, seul le divin peut le débloquer. Aucun pêcheur égyptien ne peut défaire la colère de Zeus.
C'est là que ça bascule.
Un jour, une jeune femme sort de la mer. Littéralement. Elle s'appelle Eidothée. C'est une nymphe marine. Et elle a pitié de Ménélas. Elle lui dit : « Tu veux savoir comment rentrer chez toi ? Mon père peut te le dire. Mais il ne le fera pas de son plein gré. Il faudra le capturer. »
Son père, c'est Protée. Le « Vieillard de la Mer ». Un très vieux dieu marin — Homère en fait le serviteur de Poséidon, le berger de ses phoques. Protée a un don unique : il connaît tout — le passé, le présent, l'avenir. Mais il refuse de parler. Et pour se protéger, il possède un pouvoir terrifiant : il peut changer de forme à volonté. Si tu essaies de l'attraper, il devient quelque chose d'impossible à tenir. C'est sa défense.
Eidothée explique le plan à Ménélas. Chaque jour, à midi, son père sort de la mer et vient dormir sur la plage de l'île, au milieu de son troupeau. Un troupeau de phoques.
Oui, de phoques. En Égypte.
Et c'est vrai. Le phoque moine de Méditerranée — Monachus monachus — vivait sur toutes les côtes méditerranéennes dans l'Antiquité. De la Grèce à l'Égypte, du Maroc à la Turquie. C'est aujourd'hui l'un des mammifères les plus menacés au monde — il en reste entre 800 et 1 000 — mais à l'époque d'Homère, les plages en étaient couvertes.
Eidothée dit à Ménélas : « Prends trois de tes meilleurs hommes. Demain, à l'aube, je vous attendrai sur la plage. Je vous donnerai des peaux de phoques fraîchement écorchées. Vous vous en couvrirez et vous vous cacherez parmi le troupeau. Quand mon père viendra compter ses phoques et s'endormira, vous bondirez sur lui. Et quoi qu'il devienne, vous ne lâcherez pas. »
Il y a un problème. Les peaux de phoques fraîches, ça pue. Homère le précise. C'est une puanteur insupportable, la pire odeur de la mer. Eidothée le sait. Alors elle apporte de l'ambroisie — la nourriture des dieux — et en frotte un peu sous le nez de chaque homme. L'odeur divine masque l'odeur des peaux. Et ils attendent.


Par Zeus… cette odeur.

Protée sort de la mer. Il compte ses phoques. Un, deux, trois... Il ne remarque pas que quatre d'entre eux sont des Grecs enveloppés dans des peaux puantes. (Homère précise qu'il compte cinq par cinq, comme un berger sur les doigts d'une main — et Ménélas ajoute le détail le plus délicieux : c'est eux que le vieux a comptés en premier.)
et tu te demandes peut-être…Il ne remarque rien ? C'est logique : Eidothée a placé les hommes parmi le troupeau avant l'arrivée de son père. Les phoques vont et viennent — quatre de plus ou de moins, rien d'alarmant. L'odeur, la forme, tout colle.
et tu te demandes peut-être…Attends, il connaît tout — passé, présent, avenir — et il ne voit pas le piège ? Homère ne l'explique pas. Mais il y a deux façons de le lire. Soit Protée est un oracle, pas un radar — il connaît les réponses quand on les lui arrache, mais il ne scanne pas en permanence ce qui l'entoure. Soit — et c'est la lecture la plus savoureuse — il sait, mais il ne peut rien y faire. Parce que c'est sa propre fille, Eidothée, une déesse, qui a monté le piège. Quand le divin se retourne contre le divin, les règles changent. Protée ne peut pas esquiver un plan tramé par son propre sang. C'est un jeu truqué de l'intérieur. Dans les deux cas, une fois capturé selon les règles, il est obligé de parler. C'est la loi mythique.
Satisfait, il s'allonge au milieu du troupeau et s'endort.
Ménélas donne le signal. Les quatre hommes bondissent et saisissent Protée.
Et là, c'est la panique.