Ne lâchez pas




Protée se transforme en lion. Ils tiennent. En serpent. Ils tiennent. En panthère. En sanglier énorme. En eau courante — et là, comment tu tiens de l'eau entre tes mains ? Homère ne l'explique pas vraiment. C'est de la mythologie. Les dieux n'obéissent pas à la physique. Ce qu'Homère dit, c'est que Ménélas et ses hommes tiennent bon par la volonté pure, par le courage, parce qu'Eidothée les a prévenus : quoi qu'il arrive, ne lâchez pas. Protée se change en arbre immense — racines, branches, écorce — et ils s'y accrochent. Eidothée avait même prévenu qu'il se ferait feu ardent. Mais regarde bien le texte : au moment de la capture, Homère donne six formes — lion, serpent, panthère, sanglier, eau, arbre — et le feu n'y est plus. Peut-être que même lui ne savait pas comment on serre du feu dans ses bras.
Et finalement, Protée comprend qu'il est battu. Il reprend forme humaine. Vieux, fatigué, vaincu. Et il parle.

C'est peut-être ça, la leçon cachée sous les phoques : la vérité se débat. Elle rugit pour te faire peur, elle te glisse entre les doigts, elle change de forme dix fois. Elle ne se rend qu'à ceux qui ne lâchent pas.
Il dit à Ménélas : « Ton erreur, c'est d'avoir quitté l'Égypte sans sacrifier aux dieux. Retourne au fleuve — au Nil — et fais une hécatombe à Zeus et à tous les Immortels. Alors seulement les vents te seront favorables, et tu pourras rentrer à Sparte. »
Mais Protée ne s'arrête pas là. Puisque Ménélas l'a capturé selon les règles, il lui doit la vérité entière. Et la vérité est brutale.
Il lui apprend que son propre frère, Agamemnon — le roi des rois, le chef de toute l'expédition contre Troie — a été assassiné. Pas au combat. Chez lui. À Mycènes. Par sa propre femme, Clytemnestre, et son amant, Égisthe. Agamemnon est rentré victorieux de dix ans de guerre, et Égisthe l'a invité à un festin pour l'y faire abattre — « comme on égorge un bœuf à l'étable », dit le poème. (Tu as peut-être entendu une autre version : Agamemnon poignardé dans son bain par Clytemnestre. Celle-là est d'Eschyle, trois siècles après Homère. Les mythes sont comme Protée : ils changent de forme en passant de main en main.)
Protée révèle aussi qu'Ulysse — le roi d'Ithaque, le plus rusé des Grecs — est toujours vivant, mais prisonnier de Calypso, une nymphe, sur une île lointaine. Il pleure tous les jours au bord de l'eau, désespéré de ne pouvoir rentrer chez lui.
Et pour finir, Protée annonce à Ménélas son propre destin : il ne mourra pas. Parce qu'il est le mari d'Hélène, fille de Zeus, les dieux l'emmèneront vivant au bout du monde, dans une plaine sans neige, sans pluie et sans hiver, où souffle toujours un vent doux : la plaine Élysée. C'est la plus ancienne mention connue de ce nom. Vingt-sept siècles plus tard, il est sur des plaques de rue, à Paris : les Champs-Élysées.
Ménélas fait ce que Protée lui a dit. Il retourne au Nil — qu'Homère, d'ailleurs, n'appelle jamais ainsi : chez lui, le fleuve s'appelle Aigyptos. Le fleuve et le pays portent le même nom.
et tu te demandes peut-être…Il ne pouvait pas bouger pendant vingt jours, et maintenant il rame tranquillement jusqu'au Nil ? C'est que les dieux ne le bloquaient pas dans toutes les directions — ils lui barraient la route vers la Grèce. Retourner au Nil, c'est obéir. C'est aller exactement là où Zeus veut qu'il aille. Il ne rame plus contre la volonté divine — il rame dedans.
Il sacrifie aux dieux. Les vents reviennent. Et il rentre enfin à Sparte, avec Hélène, après huit ans d'errance depuis la chute de Troie.
D'ailleurs, ce Protée qui change de forme a laissé un mot dans notre langue. On dit qu'un virus est « protéiforme » quand il mute sans cesse, qu'un artiste est protéiforme quand il change de style à chaque album — on pense à David Bowie, à Picasso. Même une ville comme Paris ou Tokyo est protéiforme : jamais la même selon l'heure, le quartier, la saison. Ce mot vient directement de ce vieillard sur sa plage, entouré de phoques, il y a près de trois mille ans.
et tu te demandes peut-être…C'est vrai, tout ça ? Non — et oui. C'est un poème, composé il y a plus de 2 700 ans, avec des dieux, une nymphe et un vieillard qui se change en eau. Mais le décor est vrai : l'île existe, la côte plate existe, les phoques existaient. Et regarde qui raconte : dans l'Odyssée, ce n'est pas Homère qui parle, c'est Ménélas lui-même, des années plus tard, à table dans son palais de Sparte, devant le fils d'Ulysse venu chercher des nouvelles de son père. Un homme qui raconte son aventure à un plus jeune, pendant le repas. Exactement ce que tu es en train de faire.
Retiens cette île de calcaire aux phoques. On y reviendra.
Quatre siècles plus tard, un jeune roi va en rêver.