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Le rêve d'Alexandre

4 minutes de lecture · raconté par Passelume
La nuit, sous une tente, un jeune roi dort, un poignard et un rouleau sous l'oreiller. À son chevet, la silhouette d'un vieillard aux cheveux blancs lui récite des vers.

Quatre siècles passent.

En 331 avant notre ère, un jeune homme de 24 ans entre en Égypte sans livrer bataille — les Égyptiens, qui détestent l'occupant perse, l'accueillent en libérateur. Il s'appelle Alexandre. On l'appellera « le Grand ». Ce jeune homme a une particularité : il dort avec un livre sous l'oreiller. À côté de son poignard, il garde l'Iliade d'Homère — un exemplaire annoté pour lui par son ancien précepteur, un certain Aristote (oui, celui du glaçon, dans une autre histoire du Grimoire). Homère est son guide de voyage, son manuel de guerre, son héros.

Et voici ce que racontaient les Alexandrins, d'après Plutarque. Alexandre cherche où bâtir une grande ville grecque en Égypte. Ses architectes ont déjà choisi un terrain. Mais une nuit, il fait un rêve : un vieillard aux cheveux tout blancs se tient près de son lit et lui récite deux vers de l'Odyssée :

« Il est une île, dans la mer aux mille vagues, en avant de l'Égypte… »

Le vers continue. Garde-le dans un coin de ta tête : on le finira ensemble.

Alexandre se lève et file voir l'île. Celle de Ménélas. Celle des phoques. Et il déclare qu'Homère n'était pas seulement un poète admirable : c'était aussi un très bon architecte. En avril, il fonde sa ville sur la côte, juste en face de cette petite île. Il la nomme — modestement — Alexandrie.

Le site est parfait : une bande de terre calcaire, un lac au sud pour la protection, et l'île en face qui forme avec la côte deux ports naturels. Le Grand Port à l'est, et l'Eunostos à l'ouest — le « Port de l'Heureux Retour ». Un nom qui sent le vécu.

Pour tracer le plan sur le sol, il faudrait de la craie. Il n'y en a pas. Alors on prend ce qu'on a sous la main : de la farine d'orge, la ration des soldats, et on dessine les rues et les remparts en lignes blanches sur la terre noire. Alexandre est ravi. Et soudain, montant du fleuve et du lac, des nuées d'oiseaux s'abattent sur le chantier — et mangent la ville. Tout le plan, jusqu'au dernier grain. Alexandre blêmit : quel présage ! Ses devins le rassurent avec un aplomb magnifique : cette ville nourrira des gens venus du monde entier. Ils avaient raison.

Pas de craie ? On trace la ville avec la farine des soldats.
Pas de craie ? On trace la ville avec la farine des soldats.
Et soudain, les oiseaux mangent la ville.
Et soudain, les oiseaux mangent la ville.

Elle nourrira le monde entier, seigneur !

et tu te demandes peut-être…

Pourquoi là, et pas à l'embouchure du Nil, où passent tous les bateaux ? Justement à cause du prologue. Le Nil crache sa boue dans la mer, et un courant côtier l'emporte vers l'est, toujours vers l'est. Tout port construit de ce côté-là finit ensablé. Alexandrie est à l'ouest du fleuve : la boue lui tourne le dos. Ajoute de l'eau douce amenée du Nil par un canal, un lac pour protéger l'arrière, une île pour casser les vagues… Le vieillard du rêve avait l'œil.

Reste une idée folle : relier l'île au continent. Alexandre vient justement de le faire ailleurs : quelques mois plus tôt, pour prendre la ville de Tyr, perchée sur son île, il a fait jeter une digue à travers la mer — sept mois de travaux sous les flèches. Ici, c'est son architecte Dinocratès qui aurait dessiné le projet, et ce sont ses successeurs qui le réaliseront (César parlera d'un ouvrage « des anciens rois ») : une chaussée de 1 300 mètres de long et 200 mètres de large. Ce n'est pas un petit pont. C'est un ouvrage colossal qui sert aussi d'aqueduc. On l'appellera l'Heptastade — du grec hepta, sept, et stadion, une mesure d'environ 180 mètres. Sept stades.

Détail géologique savoureux : des études récentes du CNRS ont montré qu'un tombolo naturel — un banc de sable sous-marin — s'était déjà formé entre l'île et la côte depuis le IVᵉ millénaire. On n'a donc pas bâti dans le vide : on a bâti sur la crête de ce que la mer construisait déjà toute seule depuis des millénaires. Malin.

Au fil des siècles, l'ensablement a fait le reste. Aujourd'hui, cette chaussée est devenue une vraie bande de terre — l'isthme de Mansheya. Et l'île n'est plus une île. C'est une presqu'île.

en une phraseAlexandre, qui dormait avec Homère sous l'oreiller, fonde sa ville en face de l'île de Ménélas — à cause d'un rêve, dit-on — et en trace le plan à la farine.

Il ne verra jamais sa ville achevée. Huit ans plus tard, Alexandre est mort.

Et quelqu'un va voler son cadavre.