Le roi qui vola un mort

Alexandre meurt en 323 avant notre ère, à Babylone. Il a 32 ans. Il ne verra jamais sa ville achevée. Son empire est découpé entre ses généraux. L'Égypte revient à Ptolémée, un de ses compagnons d'armes, qui fonde une dynastie et fait d'Alexandrie sa capitale.
Et Ptolémée fait un coup de maître. Le corps d'Alexandre devait être rapatrié en Macédoine, dans le nord de la Grèce, pour y être enterré selon la tradition royale. Le cortège funéraire — un char d'or tiré par soixante-quatre mulets — traversait l'empire. Ptolémée intercepte le convoi en Syrie et détourne le corps vers l'Égypte. Il l'installe d'abord à Memphis, la vieille capitale, puis — lui ou son fils — à Alexandrie même, dans un tombeau somptueux qu'on appellera le Sôma — le « Corps ». Posséder la dépouille d'Alexandre, c'est posséder la légitimité. Ptolémée le savait.
D'ailleurs, ce tombeau n'a jamais été retrouvé. C'est l'un des plus grands mystères de l'archéologie. On sait qu'il existait — César, Cléopâtre, puis l'empereur Auguste l'ont visité — mais il a disparu, probablement sous les sédiments d'Alexandrie moderne. On le cherche encore aujourd'hui.
Le détail pour la route : quand Auguste se fait ouvrir le cercueil, trois siècles après la mort d'Alexandre, il veut toucher le visage du conquérant. Et, raconte l'historien Dion Cassius, un morceau du nez lui reste dans la main. On lui propose ensuite de voir les momies des Ptolémées. Réponse : « Je suis venu voir un roi, pas des cadavres. »

Oups.

Ptolémée Iᵉʳ veut faire d'Alexandrie la ville la plus grandiose du monde. Il a déjà le tombeau d'Alexandre. La Grande Bibliothèque — la plus grande collection de savoirs du monde antique, des centaines de milliers de rouleaux de papyrus. (Comment en réunir autant ? Entre autres par un règlement de port : tout navire qui entre à Alexandrie est fouillé, et ses livres sont saisis. On les recopie, on rend… la copie, et la Bibliothèque garde l'original. C'est le médecin Galien qui le raconte.) Le Mouseîon — le temple des Muses, ancêtre de nos universités, qui donnera le mot « musée ». Et le Sérapéum — un temple colossal dédié à Sérapis, un dieu fabriqué sur mesure par les Ptolémées, à partir d'un vieux culte de Memphis. Sérapis fusionne Osiris et Apis (dieux égyptiens) avec Zeus et Hadès (dieux grecs). C'était un coup politique génial : créer un dieu que les Égyptiens et les Grecs pouvaient adorer ensemble, pour unifier un royaume où deux peuples cohabitaient sans se comprendre.
Mais il manque quelque chose. Un signal. Quelque chose qu'on voit de loin. Très loin.
Vers 297 avant notre ère, il lance la construction d'une tour à feu sur la pointe orientale de l'île. L'architecte s'appelle Sostrate de Cnide — une cité de l'actuelle Turquie. Les travaux vont durer douze à quinze ans et coûter, selon Pline l'Ancien, 800 talents — plus de vingt tonnes d'argent. Ptolémée Iᵉʳ meurt avant la fin. C'est son fils, Ptolémée II Philadelphe, qui inaugure le monument vers 283 avant notre ère.
Une tour à feu, sur l'île des phoques.
Ce sera la plus haute tour jamais bâtie par l'homme.