Un mort ne mord pas

Maintenant, on va parler de guerre, de trahison, et d'une reine.
Pour comprendre ce qui se passe, il faut revenir à Rome. On est au Iᵉʳ siècle avant notre ère. La République romaine est en train de s'effondrer sous le poids de ses propres ambitions. Deux hommes se disputent le pouvoir absolu : Jules César et Pompée.
Pompée — son vrai nom est Cnaeus Pompeius Magnus, « Pompée le Grand » — c'est le gendre de César. Il a épousé Julia, la fille de César. Pendant des années, César et Pompée sont alliés, avec un troisième homme, Crassus. À eux trois, ils forment le premier triumvirat et dirigent Rome dans l'ombre. Mais Julia meurt. Crassus meurt au combat contre les Parthes. Et sans ces liens, tout vole en éclats.
Pompée se range du côté du Sénat conservateur. Le mandat de César comme gouverneur de la Gaule touche à sa fin, et le Sénat lui ordonne de licencier ses légions et de rentrer à Rome en simple citoyen. Le piège est évident : sans ses troupes et sans fonction officielle, César perd son immunité — et ses ennemis au Sénat ont ouvertement prévu de le traîner en justice. Rentrer désarmé, c'est se livrer. César propose un compromis : il licencie ses légions si Pompée licencie les siennes. Le Sénat refuse. En 49 avant notre ère, il franchit le Rubicon — un petit fleuve en Italie du Nord qui marquait la frontière entre sa province militaire et le territoire civil de Rome. La règle était absolue : aucun général n'avait le droit de le traverser en armes. C'était le verrou de la République contre les coups d'État militaires. Le franchir avec ses légions, c'était déclarer la guerre à Rome elle-même. Selon Suétone, César aurait prononcé en le franchissant : « Alea jacta est » — « Le sort en est jeté. » C'est de là que viennent deux expressions passées dans notre langue : « franchir le Rubicon » — prendre une décision irréversible — et « les dés sont jetés ».
César avance vers Rome. Pompée fuit vers la Grèce. Ils s'affrontent à la bataille de Pharsale en 48 avant notre ère. César l'emporte. Pompée, battu, s'enfuit vers le seul endroit où il pense trouver refuge : l'Égypte.
Mauvais choix.
L'Égypte, à ce moment-là, est dirigée par un gamin de 13 ou 14 ans : Ptolémée XIII. Et ce gamin a une sœur aînée — sa co-régente, en fait, parce qu'en Égypte ptolémaïque, les pharaons règnent souvent en duo. Cette sœur s'appelle Cléopâtre VII. La Cléopâtre. Elle a 21 ans, elle est brillante, elle parle neuf langues, et elle est en guerre ouverte contre son petit frère. Ptolémée XIII et ses conseillers l'ont chassée du trône. Elle rassemble une armée dans le désert.
Pompée arrive devant Péluse, à l'autre bout du delta, là où campe l'armée du jeune roi, et demande asile. Les conseillers de Ptolémée XIII délibèrent. L'un d'eux, Théodote, son professeur de rhétorique, emporte la décision d'une formule glaçante : « Un mort ne mord pas. » Ils décident que la meilleure façon de s'attirer les faveurs du vainqueur, César, c'est de lui offrir un cadeau. Ils invitent Pompée à débarquer sur une petite barque. Et sur cette barque, ils l'assassinent. Ils lui tranchent la tête. Ils conservent la tête.
Trois jours plus tard, César débarque à Alexandrie avec 4 000 hommes. Il cherche Pompée. On lui présente la tête de son ancien gendre — et son anneau, celui qui lui servait à sceller ses lettres.


Les sources divergent sur sa réaction. Certains disent qu'il a pleuré. Pompée était son adversaire, oui, mais aussi le mari de sa fille. D'autres disent qu'il était furieux : il voulait capturer Pompée vivant, lui pardonner publiquement, et montrer sa clémence au monde. Dans les deux cas, ce cadeau macabre ne lui plaît pas du tout.
César s'installe dans le palais royal d'Alexandrie. Il est là pour collecter les dettes colossales que l'Égypte doit à Rome.
César est dans le palais. Le jeune roi tient la ville. Sa sœur, chassée du trône, campe dans le désert.
Et c'est là que Cléopâtre entre en scène.