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La reine et le général

5 minutes de lecture · raconté par Passelume
À la nuit tombée, Apollodore passe devant les gardes, un sac à literie sur l'épaule.
À la nuit tombée, Apollodore passe devant les gardes, un sac à literie sur l'épaule.
Dans les appartements de César, le sac s'ouvre.
Dans les appartements de César, le sac s'ouvre.

Elle ne peut pas entrer dans Alexandrie — son frère contrôle la ville. Alors, raconte Plutarque, elle embarque à la nuit tombée sur une petite barque, avec un seul ami : Apollodore le Sicilien. Elle se glisse de tout son long dans un sac à literie — le grand sac où l'on roule matelas et couvertures ; Apollodore le ficelle, le charge sur son épaule, et passe devant les gardes jusqu'aux appartements de César. (Le fameux tapis ? Une invention des peintres et du cinéma. Il fait un plus beau tableau qu'un sac de couchage.) Elle a 21 ans, elle est pharaon légitime d'Égypte, et elle a un ennemi commun avec César : Ptolémée XIII.

César choisit son camp. Il soutient Cléopâtre. Ptolémée XIII et ses conseillers ne l'entendent pas de cette oreille. La ville se soulève. César se retrouve assiégé dans le quartier royal avec Cléopâtre et une poignée de légionnaires. C'est la guerre d'Alexandrie, entre 48 et 47 avant notre ère.

Pendant ce siège, César ordonne d'incendier la flotte ennemie dans le Grand Port pour empêcher un blocus naval. Le feu se propage aux quais, aux entrepôts. C'est probablement là qu'une partie des stocks de la Grande Bibliothèque brûle — des milliers de rouleaux de papyrus entreposés près du port. La question fait encore débat. (Une chose est sûre : la Bibliothèque n'est pas morte cette nuit-là. Elle a décliné lentement, sur des siècles — moins de flammes que d'oubli.)

Et la tour ? César comprend tout de suite ce qu'elle vaut. À peine les navires en feu, il fait débarquer des soldats sur l'île et s'empare de la tour à feu. Il l'explique lui-même dans ses mémoires : la passe du port est si étroite que celui qui tient la tour tient la porte de la ville — c'est par là qu'arriveront son blé et ses renforts. (Il note au passage que les habitants de l'île ont une fâcheuse habitude : piller les navires qui s'égarent, « à la manière des pirates ». Le cimetière marin du prologue avait ses vautours.)

La nuit, dans le port, un général romain nage en tenant des papiers hors de l'eau et son manteau rouge entre les dents. Derrière lui, des navires brûlent.

Quelques semaines plus tard, il manque d'y laisser sa peau. Pendant un combat sur l'Heptastade — la chaussée du chapitre 3 —, ses soldats paniquent et refluent vers les bateaux. César saute dans une barque ; tant d'hommes s'y entassent derrière lui qu'elle coule. Alors le maître de Rome, 52 ans, se jette à l'eau et nage deux cents pas jusqu'au navire le plus proche — d'une seule main, raconte Suétone : de l'autre, il tient ses papiers au-dessus des vagues, et il traîne son manteau de général entre les dents, pour ne pas laisser de trophée à l'ennemi. (Sur le manteau, les auteurs se chamaillent : d'autres disent que les Égyptiens l'ont repêché. Sur les papiers restés secs, personne ne discute.) Quatre cents de ses légionnaires n'ont pas cette chance.

César finit par gagner. Ptolémée XIII meurt noyé dans le Nil en fuyant la bataille. Cléopâtre récupère son trône. Elle devient la maîtresse de César. Ils ont un fils, Césarion — « petit César ».

Et Cléopâtre ? Elle n'a pas engueulé César pour l'incendie. Elle n'avait pas vraiment le choix : sans César, elle perdait le trône et probablement la vie. A-t-elle, une fois le pouvoir consolidé, fait réparer ce que le siège avait abîmé autour de la tour ? C'est probable, mais aucun texte ancien ne le dit. Ce qu'on a, c'est une erreur magnifique : quatre siècles plus tard, l'historien Ammien Marcellin écrit que c'est elle qui a bâti la tour et la chaussée. Faux — à sa naissance, la tour guidait les navires depuis plus de deux siècles. Mais l'erreur en dit long : dans la mémoire des gens, la plus célèbre des reines et la plus célèbre des tours avaient fini par ne faire qu'un.

César, lui, était tellement impressionné par ce monument qu'il en a fait défiler une maquette enflammée lors de son triomphe à Rome — portée sur un brancard, raconte l'historien Florus, à côté d'une image du Nil. Pense à ce que ça veut dire. César a conquis la Gaule, débarqué en Grande-Bretagne, franchi le Rhin, écrasé Pompée — il a vu les merveilles de trois continents. Et de tout ce qu'il a vu, ce qu'il choisit de montrer au peuple romain, c'est cette tour. Pas un temple, pas un palais. Une tour à feu sur un rocher à phoques. César lui-même en était ébahi.

Après l'assassinat de César en 44 avant notre ère, Cléopâtre s'allie à Marc Antoine — l'un des héritiers politiques de César. Ils perdront ensemble contre Octave (le futur empereur Auguste) à la bataille d'Actium en 31 avant notre ère. Cléopâtre se suicide en 30 avant notre ère. La dynastie des Ptolémées s'éteint. L'Égypte devient une province romaine. Il s'est passé tout ça, et la tour, elle, continue de brûler.

en une phrasePompée y perd la tête, César manque de s'y noyer, Cléopâtre y gagne un trône — et pendant que les grands de ce monde s'entretuent à ses pieds, la tour fait son travail.

Elle va brûler encore treize siècles. Aucun roi, aucune armée ne l'éteindra.

Ce qui va l'abattre vient d'en dessous.