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Ce que la Terre reprend

7 minutes de lecture · raconté par Passelume
À l'aube, la mer s'est retirée du port : des barques gisent sur le fond, des gens ramassent des poissons à la main. Au loin, un mur d'eau sombre se lève. La grande tour garde l'entrée du port.

Cette tour a tenu debout pendant près de 1 600 ans. Seize siècles. C'est vertigineux : imagine une tour bâtie par les derniers Romains, et qui guiderait encore les bateaux ce soir.

Mais elle ne pouvait rien contre ce qui se passait sous la Méditerranée.

Au sud de la Crète, il y a l'une des zones les plus dangereuses de la planète. L'arc hellénique. C'est là que la plaque africaine plonge sous la plaque de la mer Égée — une micro-plaque liée à la plaque eurasienne. Cette plongée se fait à 3 à 5 centimètres par an. À peu près la vitesse à laquelle poussent tes ongles. (C'est le même moteur que dans l'histoire du glaçon : une plaque froide et dense qui coule sous sa voisine.)

Ça paraît rien. Mais les plaques ne glissent pas en continu. Elles se bloquent. Pendant des décennies. Des siècles. La tension s'accumule. Et quand ça lâche...

21 juillet 365. Un séisme estimé entre magnitude 8,3 et 8,5 frappe au large de la Crète. Tout l'ouest de l'île est soulevé de neuf mètres. Neuf mètres. D'un coup. Et il n'est jamais redescendu — c'est un soulèvement permanent. Aujourd'hui encore, d'anciens ports romains crétois sont perchés plusieurs mètres au-dessus de la mer.

À Alexandrie, l'historien romain Ammien Marcellin décrit ce qui se passe. D'abord, les eaux se retirent du port. D'un coup. Les fonds marins apparaissent. La population, fascinée, se précipite vers le port pour regarder. Puis les eaux reviennent. Un mur d'eau, parti de Crète. Un trajet qui prenait quatre à cinq jours aux meilleurs navires de l'époque, cette vague-là le boucle en une heure environ : en pleine mer, un tsunami file presque aussi vite qu'un avion de ligne. À Alexandrie, elle dépose des navires sur les toits des maisons. Ailleurs, Ammien a vu de ses yeux, en Grèce, la carcasse d'un bateau jetée à près de trois kilomètres du rivage, en train de pourrir au milieu des terres. Des milliers de noyés, de la Libye à l'Égypte, de la Grèce à la Sicile.

Et la tour ? Elle résiste. Sa base carrée massive tient bon.

et tu te demandes peut-être…

Pourquoi la mer recule avant de frapper ? Parce qu'un tsunami n'est pas une vague comme celles de la plage : c'est une ondulation immense, avec une bosse et un creux, longue de dizaines de kilomètres. Quand c'est le creux qui arrive en premier, la mer se retire comme si quelqu'un avait tiré la bonde — pendant quelques minutes. Puis vient la bosse. Ammien raconte que les gens sont descendus ramasser les poissons à la main sur le fond découvert. C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire.

Ensuite, c'est un millénaire d'agonie. Pas une mort : une usure. Les chercheurs qui reconstituent la tour aujourd'hui comptent dix-huit séismes encaissés en seize siècles.

En 796, un séisme fissure et endommage sérieusement la structure.

En 956, un séisme plus violent inflige le premier dégât véritablement considérable — la partie supérieure s'effondre, la statue tombe. On la remplace par un dôme islamique — Alexandrie est sous domination arabe. La tour perd une vingtaine de mètres de hauteur. (Au siècle précédent, le gouverneur Ibn Touloun avait déjà fait installer une petite mosquée tout en haut.)

Entre-temps, elle a gagné un nom arabe : al-Manâra — « le lieu de la lumière », de nûr, la lumière. C'est le mot arabe pour une tour à feu… et c'est aussi celui qui, en passant par le turc, a donné minaret. Certains historiens de l'architecture pensent même que les minarets d'Égypte lui doivent leur silhouette — d'autres en doutent, mais regarde ceux du Caire : un étage carré, un étage octogonal, un étage rond. La tour d'Alexandrie a peut-être des centaines d'enfants, et ceux-là sont encore debout.

En 1303, le 8 août, le coup fatal. Magnitude 8. Un tsunami de 9 mètres déferle sur Alexandrie — parti de Crète, il traverse la Méditerranée en une quarantaine de minutes, d'après les simulations. Mais le tsunami n'est qu'une partie du désastre. Les ondes sismiques, elles, frappent sur des centaines de kilomètres. À 200 km au sud, sur le plateau de Gizeh, elles descellent les revêtements de calcaire blanc de la Grande Pyramide — cette enveloppe lisse qui la faisait briller au soleil. C'est pour ça qu'aujourd'hui la pyramide a son aspect en escaliers : le séisme de 1303 a desserré sa peau, et les hommes ont fini le travail — en 1356, le sultan Hasan fait charrier ces belles pierres blanches jusqu'au Caire pour ses chantiers. Dans toute l'Égypte, des minarets tombent, les murailles d'Alexandrie s'écroulent. La tour s'écroule presque entièrement. L'historien arabe al-Maqrîzî écrit qu'elle a été « entièrement détruite ».

En 1323, un dernier tremblement de terre finit le travail.

Nous avons un témoin. Ibn Battûta, le plus grand voyageur du Moyen Âge — 120 000 kilomètres à pied, à cheval, à dos de chameau et en bateau, du Maroc à la Chine —, passe à Alexandrie en 1326. Un des côtés de la tour est en ruine, mais il peut encore grimper jusqu'à la porte. Il repasse en 1349, au retour de son tour du monde : cette fois, impossible même d'approcher de l'entrée. C'est le dernier homme à nous avoir décrit la tour debout.

8 août 1303. La terre tremble. La tour s'écroule presque entièrement.
8 août 1303. La terre tremble. La tour s'écroule presque entièrement.
1349. Ibn Battûta revient. Il ne peut même plus approcher de la porte.
1349. Ibn Battûta revient. Il ne peut même plus approcher de la porte.
et tu te demandes peut-être…

Pourquoi ne pas l'avoir reconstruite ? On y a pensé. Ibn Battûta raconte que le sultan an-Nâsir Muhammad avait commencé à en faire bâtir une nouvelle, juste à côté. Il est mort en 1341, et le chantier avec lui. Et puis le monde avait changé : ce que les sultans craignaient désormais à l'entrée de leur port, ce n'étaient plus les bancs de sable — c'étaient les flottes ennemies. On ne voulait plus une lanterne. On voulait une forteresse.

Et en 1480, le sultan mamelouk Qaitbay fait construire un fort défensif sur l'emplacement exact de la tour, avec ses mêmes pierres. Le Fort Qaitbay, qu'on peut visiter aujourd'hui, est littéralement bâti avec les restes de la septième merveille du monde. Regarde la symétrie : les pierres blanches de la Pyramide sont parties bâtir Le Caire ; les pierres de la tour, une forteresse. Rien ne se perd. Les merveilles se recyclent.

Après avoir veillé sur la mer pendant près de seize siècles, le feu de la tour s'est éteint pour de bon, au plus tard en 1303. La structure a disparu en 1480. Il y a à peine cinq siècles et demi. À l'échelle de l'histoire humaine, c'est hier.

Et aujourd'hui ? Ces plaques bougent-elles encore ?

Oui. En ce moment même. La Grèce enregistre des séismes de magnitude 5+ chaque année. En mai 2020, un séisme de 6,6 a encore frappé au large de la Crète. Les mêmes forces qui ont détruit cette tour, séisme après séisme, sur un millénaire, sont toujours à l'œuvre sous nos pieds. La Méditerranée, cette mer si calme en apparence, cache un choc continental qui dure depuis des dizaines de millions d'années.

en une phraseSous la Méditerranée, une plaque s'enfonce à la vitesse d'un ongle ; de temps en temps, elle lâche d'un coup — et il aura fallu dix-huit séismes et mille ans pour coucher la tour, dont les pierres servent encore, dans les murs d'un fort.

Pendant cinq siècles, on la croit perdue pour toujours.

Elle attendait sous six mètres d'eau.