Sous l'eau

Pendant cinq siècles, on pense que tout est perdu.
Pas tout à fait. En 1961, un plongeur alexandrin passionné, Kamel Abul-Saadat, repère des statues et des blocs géants au pied du fort ; il convainc même la marine égyptienne de remonter une Isis colossale. En 1968, l'UNESCO envoie une pionnière de l'archéologie sous-marine, Honor Frost, qui confirme : ce sont bien les restes de la tour. Puis le dossier s'endort — la zone est militaire, et les archéologues-plongeurs se comptent alors sur les doigts d'une main.
Ce qui réveille tout, c'est du béton. En 1994, pour protéger le fort des tempêtes, on commence à immerger devant lui une digue de blocs de vingt tonnes — pile sur le site antique. Des voix s'élèvent, le chantier s'arrête, et l'on appelle les archéologues pour une fouille d'urgence.
À l'automne 1994, l'archéologue français Jean-Yves Empereur, du Centre d'Études Alexandrines, plonge au pied du fort, à l'entrée du port oriental d'Alexandrie, par six à huit mètres de fond. Ce qu'il trouve est stupéfiant : des milliers de blocs au fond de l'eau. Des encadrements de portes en granit d'Assouan de 11 mètres de haut, pesant plus de 70 tonnes. Des fragments de colonnes. Et deux géants de granit rouge : un roi Ptolémée sculpté en pharaon et une reine en déesse Isis, qui se dressaient au pied de la tour pour accueillir les navires. Le roi est remonté à l'air libre en 1995 ; il monte aujourd'hui la garde devant la nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie. En deux ans, l'équipe inventorie plus de 3 300 pièces.

Il retrouve aussi 28 sphinx. Pas des sphinx comme le Sphinx de Gizeh, attention — celui-là fait 73 mètres de long et 20 mètres de haut, c'est un monstre unique taillé dans la roche. Non, ceux-là sont des statues de sphinx beaucoup plus modestes : des sculptures de un à trois mètres, des pièces décoratives et cérémonielles qui proviennent de différentes dynasties pharaoniques. Elles étaient disposées autour de la base de la tour et le long de l'esplanade qui menait à l'entrée — une allée de sphinx, comme celles qu'on trouvait devant les grands temples égyptiens, sauf qu'ici elles mélangeaient des pièces vieilles de parfois mille ans avant la construction de la tour. Il y avait aussi des colonnes portant le cartouche de Ramsès II — le grand pharaon du XIIIᵉ siècle avant notre ère. Les Ptolémées avaient pioché dans des temples millénaires pour embellir leur merveille.
Et l'histoire continue. En juin 2025, trente ans après les premières plongées, l'équipe de l'archéologue et architecte Isabelle Hairy (CNRS) a fait remonter à la surface une vingtaine de blocs géants — les linteaux et les montants de la porte monumentale, son seuil, de grandes dalles —, dont certains pèsent plusieurs dizaines de tonnes. Pas pour les exposer : pour les scanner un par un, et les remonter… dans un ordinateur. Bloc après bloc, comme un puzzle de plus de cent mètres de haut, la tour se reconstruit en jumeau numérique. Pour la première fois depuis Ibn Battûta, on pourra de nouveau y entrer.
et tu te demandes peut-être…On peut les voir, ces pierres ? Oui. Le fort Qaitbay se visite — tu marches alors, sans le savoir, dans la tour : ses pierres sont dans les murs. Des sphinx et des blocs remontés sont exposés en plein air à Alexandrie, au théâtre romain de Kôm el-Dikka. Et le reste attend toujours sous l'eau, à portée de palmes : un musée sous-marin est en projet depuis des années.
Il reste une question. Depuis le début, on parle d'une île. Elle a un nom.
Et ce nom, tu l'as déjà sur le bout de la langue.