Le nom de l'île
Bon. Tu te souviens de cette île ? Celle d'Homère, celle de Protée et ses phoques, celle où Alexandre a construit sa chaussée et Ptolémée sa tour ?
Cette île s'appelait Pharos.
Tu te rappelles le vers que le vieillard récitait à Alexandre dans son rêve, et qu'on avait laissé en suspens ? Le voici en entier :
« Il est une île, dans la mer aux mille vagues, en avant de l'Égypte — et on l'appelle Pharos. »
Homère, Odyssée, chant IV. Le nom était là depuis le début, caché dans le poème, plus de quatre siècles avant la première pierre.
Et la tour qu'on y a construite était tellement colossale, tellement unique, tellement marquante, qu'elle a donné son nom à toutes les tours à feu — ou presque, tu vas voir.
Et ce n'est pas une jolie théorie de linguiste. Quelqu'un a vu le mot changer de sens, et l'a noté. Jules César — oui, celui qui a failli se noyer à ses pieds — décrit le port dans ses mémoires : « Pharus est in insula turris magna altitudine, mirificis operibus exstructa, quae nomen ab insula accepit. » Pharus, c'est, sur l'île, une tour très haute, d'une construction admirable — « qui a pris son nom à l'île ». En 48 avant notre ère, le premier saut est déjà fait : le nom est passé de l'île à la tour. Il ne lui reste plus qu'à sauter de cette tour-là à toutes les autres.
Le mot Pharos est passé au latin — pharus — puis est devenu « phare » en français. En italien : faro. En espagnol : faro. En catalan : far. En portugais : farol. En roumain : far. En bulgare : фар. En grec, bien sûr : pháros. En turc et en russe, le mot a même pris la route : far, фара — ce sont les phares des voitures. Oui : les deux yeux allumés de la voiture de tes parents portent le nom d'un rocher à phoques d'Égypte.
Un nom de lieu devenu un mot dans des dizaines de langues. Parce qu'un monument était tellement immense qu'il a effacé tous les autres de la mémoire collective.
et tu contestes peut-être…Toutes les langues, vraiment ? Non — et c'est encore plus intéressant. Souviens-toi du prologue : avant elle, on disait « tour à feu ». Eh bien le Nord de l'Europe le dit toujours : lighthouse en anglais (maison de lumière), Leuchtturm en allemand (tour qui éclaire), vuurtoren en néerlandais et tour-tan en breton — mot à mot : tour à feu. Le mot de l'île a conquis le Sud, celui des langues filles du latin ; le Nord a gardé l'ancien. Et pourtant, même là, la tour a laissé sa trace : en anglais, la science des phares s'appelle pharology.
le Sud dit le nom de l'île
- pharefrançais
- faroitalien, espagnol
- farcatalan, roumain
- farolportugais
- фарbulgare
- phárosgrec
le Nord dit toujours « tour à feu »
- lighthouseanglais
- Leuchtturmallemand
- vuurtorennéerlandais
- tour-tanbreton
et tu te demandes peut-être…Et « Pharos », ça voulait dire quoi, au départ ? Personne ne le sait. Le nom est plus vieux qu'Homère, et son sens s'est perdu. On lui a cherché des origines égyptiennes — aucune n'est prouvée. C'est un mot sans parents, qui a eu des milliers d'enfants.
Et ce n'est pas la seule des sept merveilles à être devenue un nom commun. Le roi Mausole s'était fait bâtir à Halicarnasse un tombeau si démesuré que, depuis, tout tombeau monumental s'appelle un mausolée. Delta, hécatombe, protéiforme, musée, minaret, mausolée, phare : sans le savoir, tu parles grec, arabe et alexandrin toute la journée.
Et la coïncidence savoureuse ? Le mot « pharaonique » — qui décrit quelque chose de démesuré — vient de « pharaon », pas de « Pharos ». Mais avouons que la tour de Pharos était, dans tous les sens du terme, une construction pharaonique.

Et lève les yeux, un soir. Autour de Neptune tourne une petite lune cabossée que les astronomes ont baptisée Protée. Elle ne porte qu'un seul cratère nommé. Devine comment ils l'ont appelé ? Pharos. Le vieux berger de phoques et son île sont de nouveau ensemble — à quatre milliards et demi de kilomètres d'Alexandrie.
Une dernière chose, avant de refermer :
Le phare d'Alexandrie n'éclaire plus la mer. Mais il éclaire encore notre langue, notre mémoire, et notre fascination pour ce que les humains sont capables de construire — et ce que la Terre est capable de reprendre.
